Il est une mode relativement nouvelle qui traduit l'agressivité d'un
capitalisme toujours plus 'décomplexé' : les interventions de patrons dans
les collèges, lycées et jusque dans l'enseignement supérieur.
Le prétexte, toujours le même, est de 'préparer le jeune au monde de
l'entreprise'. Déjà, en soi, c'est plus que limite, on le sait :
l'éducation doit émanciper et non préparer des individus à un asservissement
maximum au système du salariat et du 'marché du travail'. Par expérience je
peux dire que les formations les plus professionnalisantes sont celles où l'on
retrouve les moins autonomes, ceux qui ne comprennent que le mode 'scolaire' à
l'ancienne (mode troisième république serais-je tenté de dire), totalement
dépendants d'une autorité, le professeur, et incapables de réfléchir et de
déduire par eux-mêmes. Il y a à ce titre un fossé impressionnant avec
l'université telle que décriée par les tenants du productivisme
scolaire.
Mais intéressons-nous au contenu concret de ces 'visites'. Pas plus tard que
tout à l'heure (l'édition de 13h00 du JT de fRance 2 le 10/03/08), j'ai pu voir
un court reportage sur une de ces visites dans un collège de ZEP. Le patron,
plutôt jeune, avec cet air à la fois décontracté et sévère caractéristique du
cadre dirigeant annonçant à l'ouvrier qu'il n'est pas assez productif, nous
allons devoir nous passer de vous, allez sans rancune et bonne journée...
l'enflure, donc, écoute les questions des collégiens. Survient alors la
question du revenu et la réponse, lâchée fièrement : 10 000 €. Tout de
suite, c'est l'admiration du jeune auditoire ; le reportage se poursuit
pour terminer sur cette conclusion : les jeunes ont changé de point de vue
sur l'entreprise, certains se voient déjà à la tête d'une société,
etc.
C'est gravissime. L'école, au lieu d'apprendre le respect de l'autre, la
recherche du bonheur ou l'égalité (relèguée depuis longtemps maintenant au rang
d'idée aussi dangereuse que le nazisme), se fait le vecteur de l'idéologie
individualiste, de la sacralisation de l'accaparement de richesses par tous les
moyens.
On ne pose pas la question aux enfants si la valeur sociale du travail
fourni par le patron en question vaut les 10 000 € annoncés, si cet individu
fournit 8 fois plus de travail utile qu'un smicard, s'il travaille 8 fois 35
heures = 280 heures par semaine, ou s'il est 8 fois plus productif... On ne
leur demande pas si le risque financier pris au départ par l''entrepreneur'
(quand le capital de départ n'est pas hérité) vaut 8 fois celui de l'ouvrier du
bâtiment sujet aux accidents du travail (souvent provoqués par la pression
exercée par les cadres) et qui finira à 60 ans le corps meurtri avec une
retraite réduite de moitié... Je vais arrêter là ce raisonnement.
Que l'on s'entende bien : je ne me fais pas le chantre de la valeur
travail, elle même exacerbée par ces cheffaillons (pour réussir, il est normal
de travailler 60 heures par semaine sans compter, merci patron !) ; il
s'agit pour moi plutôt d'éviter inculquer aux plus jeunes l'idée selon laquelle
il n'y a rien de mal à écraser les autres et à s'accaparer les richesses qui
reviennent de droit à la collectivité, l'aberration d'un modèle qui mesure le
bonheur au nombre de zéros sur un chèque, la course à la 'l'ascension sociale'
tout en oubliant au plus vite ses origines prolétaires, la soif de passer au
plus vite de l'autre côté des barbelés.
Tout cela, on l'apprend dans les écoles du capitalisme, avec une foule
d'autres conneries sur l'autorité, le respect de l'hymne et du drapeau... Si,
par réaction de rejet, un tel matraquage grossira nos rangs, il fabrique aussi
une armée de zombis sans conscience de classe, chauvins et bien dociles.
La révolution, elle doit être avant tout pédagogique.
Per-Ewan